samedi 4 septembre 2010

Quand les initiatives privées bousculent la politique culturelle de la citée.

29/8/10 - Alors que la ville et le Conseil Général subventionnent les fastes d’une candidature aux Jeux Olympiques, annoncée par beaucoup comme perdue d’avance, la première édition du Festival AnnecyCrescendo ne recevait que les miettes d’une stratégie d’attribution de subventions qui ne prévoit, de toute évidence, pas les situations exceptionnelles. Et là, pourtant le programme a tenu ses promesses. Rien que la venue de l’orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg aurait mérité que l’on déroule quelques mètres de tapis rouge.

Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg© Orchestre philharmonique de Saint-Pétersbourg
Alors, je me pose beaucoup de questions, tout en étant moins critique que la journaliste du Monde[1] quant à l’implication des élus. Dominique PUTHOD – Adjoint chargé de la Culture - a assisté à la première moitié de la « nuit du piano » et Jean-Luc RIGAUT – Maire d’Annecy – a tout fait pour que sa présence soit remarquée lors de la soirée de clôture en restant debout devant la scène de longues minutes avant et après le concert, il fallait au moins cela pour compenser son absence lors de la réception du célèbre orchestre de Saint-Pétersbourg. Absence qui chagrina le chef de cette prestigieuse formation au point qu’il fit remarquer que même à Moscou, il était reçu par le premier magistrat… Et que donc en l’absence du premier citoyen annécien, les honneurs ne lui semblaient pas à la hauteur de son prestige, il ne fit donc aucune déclaration. A vrai dire, le fait d’être Maire ne signifie pas que l’on doive impérativement être mélomane. Mais pourquoi une subvention de 30'000 euros pour une programmation de cette qualité ? Alors que dans le même temps on n’hésite pas à griller dix fois plus en pétards pour célébrer une admission à dépenser quelques millions supplémentaires pour une candidature perdue d’avance pour les JO 2018 ? La musique classique est-elle considérée comme trop élitiste ? C’est sans doute en partie vrai. Mais les sports d’hiver ne le sont-ils pas aussi ?
Oui, mais eux ils génèrent des emplois me direz-vous. Encore vrai ! Mais un festival en fin de saison d’été, drainant une population de mélomanes disposant souvent d’un pouvoir d’achat supérieur à la moyenne pourrait contribuer à remplir les restaurants et les hôtels de la ville. Notre ville jumelle (Bayreuth) détient une expérience considérable en ce domaine. Les organisateurs du festival Wagner de Bayreuth vendent chaque année environ 58'000 billets alors que la demande est dix fois supérieure (500'000) ce qui fait que les heureux participants attendent leurs places entre 5 et 10 ans.[2] La comparaison est-elle trop ambitieuse ?
Tout en admettant que d’autres formes de musique puissent mériter un soutien financier et en acceptant aussi de considérer la musique classique comme élitiste, reconnaissons que le succès d’Annecy Crescendo était au rendez-vous. 2000 auditeurs entassés à l’Eglise Saint-Bernadette, 300 personnes (soit le plein) pour chaque concert donné au château. Mais au-delà des aspects quantitatifs, j’ai pu observer pour chacune des soirées une audience multiculturelle. Des Russes, des Italiens, des Genevois mais aussi des Annéciens. Certes beaucoup de séniors mais aussi beaucoup de jeunes. Et pour lui donner le crédit de l’initiative, c’est grâce à mon fils (18 ans) que j’ai pu vivre ces quelques soirées de mélomane.

Le budget alloué (500'000 euros + le transport des musiciens de l’orchestre symphonique de Saint-Pétersbourg) par Andrey CHEGLAKOV et sa fondation pourrait apparaître démesuré à de nombreux contribuables s’il devait être supporté par la collectivité. Par ailleurs, l’engagement de la collectivité, pour soutenir la culture dans l’agglomération, est déjà conséquent notamment pour soutenir les actions de Bonlieu Scène nationale et de nombreuses autres associations et festivals déjà bien implantés en commençant par celui dédié au film d’animation mais aussi au film italien et espagnol. Enfin, le dossier de rénovation du Théâtre de Bonlieu, par son coût prévisionnel, suscite un débat budgétaire passionné.
Mais, le chemin de l’ambition de l’excellence nous a été montré par ce généreux mécène, reste à le poursuivre. A l’image du Festival de Verbier qui a reçu un « Crystal tourism award » annuel pour avoir contribué au développement du tourisme de montagne à Chamonix en février 2010, celui d’Annecy pourrait être pérennisé et devenir ainsi un outil de la promotion économique et touristique du département. En reprenant le modèle de financement de celui de Verbier qui pour un peu plus de 5 millions d’euros de budget couvre ses frais à raison de 34 % par la billetterie, 24% par les subventions et 21 % grâce aux apports d’une Fondation des amis du festival. Reste qu’en appliquant cette répartition financière, et dotant la manifestation d’un budget de 2 millions, il faudrait trouver un peu plus de 500'000 € de subvention et autant de recette par la vente des billets. Si l'on compare aux sommes englouties dans les actions de promotion de la candidature annécienne aux JO 2018, cela ne devrait pas être un gros défi.
Quant à billetterie, à raison de 40 € en moyenne, car il me semble qu’il soit possible d’augmenter sensiblement le prix d’accès, il resterait à attirer 17’000 auditeurs payants ce qui devrait possible en trouvant des musiciens et orchestres symphoniques de premier plan et surtout un lieu permettant de regrouper un nombre important de spectateurs.
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Par ailleurs, tout comme le festival d’Auvers-sur-Oise, dirigé par le même Pascal ESCANDE qui est le père de cette première édition de Crescendo, la mise en œuvre d’une véritable stratégie marketing devant permettre le développement de la vente de produits collatéraux (CD, T-shirt…) et la recherche d’une cession des droits de retransmission TV et audio devraient permettre d’équilibrer un budget ambitieux.
Le recours à une fondation, comme à Verbier, pourrait aussi être envisagé, la fiscalité actuelle permettant de le faire pour autant qu’elle soit dotée d’un fond minimum de 750'000 euros. Notons à ce propos que selon un article de Boris MATOR (avocat) dans la Revue Espaces du mois de juin, dédiées aux différentes formes juridiques des partenariats public-privé (PPP), les apports semblent possibles sur 10 ans. Encore un défi à la portée de la communauté annécienne, ceci d’autant que les apports dans ce cas bénéficieraient d’avantages fiscaux non négligeables tant pour les entreprises que pour les individus. Un mécénat d’entreprise comme celui de la Société Générale dont l’un des objectifs est de s’intéresser à la musique classique serait également un apport utile.
La cible de clientèle pour ce type de festival reste principalement les « best agers »[3]. Ce sont des personnes dotées de moyens financiers supérieurs à la moyenne auxquelles s’ajoutent des cadres supérieurs voir de dirigeants. Une clientèle intéressante à plus d’un titre car non seulement elle représente un réservoir de touristes de qualité, mais leurs positions de dirigeants peuvent les inciter à choisir la Haute-Savoie pour leurs prochains déploiements économiques. Enfin, un rapprochement culturel avec Genève qui a délégué pour cette première édition son orchestre de Chambre
Jean-Claude MORAND – 03/09/10
PS: Je publierai les résultats détaillés de cette première édition à réception du communiqué de presse ad-hoc

[1] Voir l’article publié dans « Le Monde » daté du 23 août 2010 intitulé « Le Festival Crescendo d'Annecy entre dans la cour des grands grâce à un mécène russe. »
[2] Source Wikipedia en anglais http://en.wikipedia.org/wiki/Bayreuth_Festival
[3] Personnes de plus de 50-64 ans ayant un CSP+