jeudi 24 décembre 2009

Pour un nouvel essor de l’économie des Pays de Savoie

23/12/09 - Les Etats Généraux de l’industrie viennent de se tenir à Annecy-le-Vieux, traçant quelques pistes de développement. J’apporte ici mon soutien à cette réflexion stratégique ainsi que quelques propositions et questions complémentaires pour que l’emploi soit maintenu dans les Pays de Savoie. 



Roger GABRIEL, journaliste du Dauphiné Libéré dans son compte rendu des Etats Généraux de l’Industrie (DL du 23/12/09) fait justement remarquer qu’au moment où la Haute-Savoie continue de voir son nombre d’emplois se réduire, nos voisins helvétiques se réjouissent d’une progression de 5,5 % tout en ayant à supporter des coûts salariaux de 20 à 30 % supérieurs à ceux de la France. Ne doit-on pas se poser quelques questions sur la structure de notre économie ?

Si la Suisse accorde des avantages fiscaux non négligeables aux holdings opérationnels qui choisissent les bords du lac Léman pour installer leurs sièges sociaux (Alibaba, Yahoo, Cisco, Numonix,…pour ne citer que quelques-unes des dernières créations d’entreprises), cela ne concerne pas les emplois industriels. Ainsi, le service de la promotion économique du canton de Vaud annonce (1) qu’en 2008 ils ont accueilli 33 entreprises nouvelles avec 741 emplois à la clef. De plus, le plus gros contingent de ces entreprises (8 sur 33) a pour origine… la France !

Alors pourquoi ne pouvons-nous pas faire aussi bien ? L’analyse n’est pas simple, mais pour vivre des deux côtés de la frontière permettez-moi de vous proposer quelques pistes de réflexion pour sortir l’industrie Haut-Savoyarde de sa léthargie. Certains de ces points ont été couverts lors des débats des Etats généraux de l’Industrie, je les traite avec un peu moins de diplomatie et en apportant un éclairage complémentaire.

(1) L’industrie actuelle est positionnée sur un marché qui s’est délocalisé et se délocalise de plus en plus. Si le choix de proposer des services liés à la mécanique de précision était un bonne décision il y a 30 ou 40 ans, la pertinence de cette présence industrielle, où les coûts sont maintenant  soumis à une forte concurrence, est de toute évidence remise en cause par les fonds de pension qui ont pris le relais des familles d’industriels locaux. Est-ce toujours pertinent de soutenir cette industrie ?

(2) Alors qu’une grande partie des fleurons de l’industrie haut-savoyarde s’appuyait sur de solides bases sociologiques et d’entrepreneurs locaux comme Salomon, Entremont ou encore des familles d’industriels de la vallée de l’Arve ; la structure capitalistique des entités actuelles est apatride. De même, le sérieux et le professionnalisme des haut-savoyard qui étaient perçus comme un atout au milieu du 20e siècle sont largement concurrencés par les mêmes sérieux et professionnalisme des Coréens, Chinois ou Philippins. Encore une fois, avons-nous les moyens de nous battre sur ce terrain ? Sans doute, oui mais uniquement pour partie, face à la concurrence de ces pays “low cost”. Il y moins de 5 ans, une pièce électronique fabriquée en France avait un prix de revient de 1€ alors que la même pièce à qualité égale revenait à 0,30 € en Chine. Comment résoudre cette équation ? Ce n’est pas le coût des 35h qui pourrait combler le différentiel de 0.70 € surtout lorsque l’on sait que la main d’œuvre n’intervient que pour partie dans ces coûts. Ne pouvons-nous pas chercher des terrains de bataille où notre valeur ajoutée apparaîtrait plus évidente aux chalands ?

(3) Enseignant (après avoir eu pendant de nombreuses années des responsabilités au sein d’entreprises de petite et grande tailles), je ne peux que louer la volonté de certains de mettre l’accent sur la formation. Encore faut-il que cette formation s’inscrive dans un plan d’action issu d’une vision industrielle claire et que cela soit un des vecteurs de changements conçus et non subis. Où est cette vision ? Qui est en mesure de l’articuler ?

(4) Je me souviens avoir été consulté dans les années 90 dans le cadre du PAIM (Pôle Annécien de l’Industrie de l’Image) qui a été l’un des fondements de la création de l’antenne de l’Ecole de Gobelins qui forme des professionnels du multimédia et du développement du MIFA (Marché International du Film d’Animation) ainsi que du CITIA. Les auteurs de ce projet avait alors clairement articulé une vision industrielle. Cette vision permet aujourd’hui la création de nombreuses startups avec le support du pôle de compétitivité IMAGINOVE. Des « grappes» d’entreprises germent dans la petite pépinière du parc Altaïs dans l’agglomération annécienne. On peut toutefois regretter leur petite taille alors que leurs concurrents d’outre-Atlantique voire même de l’incubateur de l’EM Lyon bénéficient de moyens beaucoup plus importants. Je mettrai au sommet de cette liste de moyens : l’AMBITION. L’ambition de conquérir un marché mondial, l’ambition de gagner de l’argent, l’ambition de signer des contrats avec les plus grands du secteur, l’ambition de lever des capitaux en millions d’Euros et non pas quelques milliers afin de garder la majorité absolue de sa petite SARL. Savoie-Angels, une association de 140 business angels, reçoit des dizaines de dossiers portés pas des entrepreneurs souvent de talent, mais avec une envie de grandir limitée. Notre société que les élus façonnent par leurs discours et leurs soutiens doivent, comme certains participants des Etats Généraux de l’Industrie l’ont souligné, avoir pour dessein de créer des entreprises qui seront susceptibles d’employer plus de 200 personnes à moyen terme. Alors, les affirmations de Gérard Cassino "Il faut définir une stratégie territoriale pour déterminer un futur possible" "D'autres voies existent que celles utilisées aujourd'hui. Et pourquoi ne pas faire des paris sur l'avenir, des paris qui ne seront pas forcément gagnants. Mais des filières nouvelles sont possibles et une démarche prospective, en Haute-Savoie, a déjà été lancée" sont plus que pertinentes.

(5) S’il est relativement aisé d’obtenir une caution et le financement pour ouvrir un petit commerce ou se lancer comme auto-entrepreneur, la conception d’un business plan susceptible de retenir l’attention des Business Angels et des Venture Capitalists demande davantage de technique et surtout un réseau de relations dont peu de créateurs disposent. Le 11 décembre dernier, j’étais à l’EM Lyon où se déroulait la journée des Business Angels. L’EM Lyon c’est aussi le programme « Start-up » (2) qui permet de prendre conscience et d'appréhender les enjeux fondamentaux de la création d’entreprise. Je n’ai donc pas été surpris d’être abordé par plusieurs groupes d’étudiants. Ils ne cherchaient pas de l’argent, mais des conseils et les fruits de l’expérience d’un cadre spécialisé dans le secteur industriel qu’il souhaite conquérir. L’un de ces groupes est de la Roche-sur-Foron, porteur d’un projet en phase avec l’économie locale… ils avaient oublié que l’ENIL (3) se trouvait dans leur ville d’origine. Un autre groupe, lauréat de plusieurs prix pour la qualité de leur business plan, se tourne vers Paris faute de trouver une écoute attentive dans la région. Des programmes similaires existent à HEC, l’ESSEC et de nombreuses grandes écoles. Toutes, ces initiatives devraient pouvoir être mieux catalysées par les services des CCI et de l’agence économique départementale. Dans le même ordre d’idée, les conseillers du commerce extérieur français organisent un concours destiné aux élèves des grandes écoles suisses qui envisagent de développer des affaires avec notre pays. Pourquoi, alors que nous sommes voisins, une délégation de notre département n’irait-elle pas faire les yeux doux à ces universitaires pour que leurs affaires ils les fassent dans les Pays de Savoie. Il serait par ailleurs intéressant que des Savoyards soient membres de ces conseillers désignés par le Premier Ministre afin qu’ils puissent être de super VRP pour notre région et influence ainsi l’installation d’entreprise étrangères sur notre territoire.

(6) Le tourisme a l’avantage d’être une activité festive et fortement médiatisée. Il me semble opportun de rappeler deux éléments importants. Le premier est de repositionner cette industrie dans notre contexte économique. Cette activité représente environ 12% du PIB et à peu près le même pourcentage d’emplois souvent précaires car saisonniers. Il devient donc difficile de pérenniser ces emplois. Le second élément tient malheureusement à l’évolution du climat. En 1994, j’organisais avec le Professeur BALLY du Département de Géographie de l’Université de Genève un colloque « Neige et Climat » (4) dont les conclusions constituaient déjà un signal d’alarme pour les stations de basses altitude. Malheureusement, les 15 dernières années ont simplement permis d’observer que les scientifiques étaient trop optimistes. En fait, la réalité est plus dramatique et les perspectives d’évolution des température le sont encore plus. Selon les propos de Pierre ETCHEVERS, responsable du Centre d’Etudes de la Neige dans un interview (5) réalisé par Pierre MAGNAN pour France 2, « Si on prend comme hypothèse pour 2050 une hausse des températures de 2% et pas de changement du niveau des précipitations, on obtiendrait une diminution en moyenne montagne du manteau neigeux de 30% et une réduction de la saison d’un mois, avec seulement 4 mois de neige sur l’année ». Autant dire que beaucoup de SEM (6) de remontées mécaniques auront d’énormes difficultés à équilibrer leur budget. Certaines, comme Abondance, en font l’amère expérience… d’autres suivront. Comment amener les responsables de ces stations à considérer d’autres activités ? Quelles peuvent-elles être ? Les JO d’hiver sont-ils vraiment une bonne décision stratégique alors que nous devons préparer les acteurs économiques à abandonner partiellement les sports d’hiver s’ils veulent maintenir une activité économiquement viable sur leur territoire ? Ne serait-il pas plus judicieux de développer un nouveau pôle de compétitivité pour stimuler l’avènement de nouvelles activités ? Les millions d’euros engloutis pour la communication pour soutenir candidature aux JO d’hiver de 2018 n’auraient-ils pas été plus utile pour abonder aux actions proposées par les pôles de compétitivité SPORALTEC et IMAGINOVE afin de nouvelles entreprises viennent développer l’emploi en Pays de Savoie ? A l’heure où la majorité des budgets des collectivités locales ont du mal à atteindre l’équilibre, quels élus auront-ils la préoccupation de réaffecter les ressources disponibles vers la pérennisation des emplois ?

Jean-Claude MORAND 23/12/09


(1) http://www.vd.ch/fileadmin/user_upload/themes/economie_emploi/developpement_economique/fichiers_pdf/resultats2008_090415_promeco-pres.pdf
(2) http://www.em-lyon.com/france/grandeecole/entrepreneurs/index.aspx
(3) http://www.enilv74.com/
(4) http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/rga_0035-1121_1994_num_82_4_4444
(5) http://info.france2.fr/environnement/Réchauffement:-le-manteau-neigeux-recule-59335419.html
(6) Société d’Economie Mixte : la forme juridique la plus courante adoptée pour gérer les remontées mécanique.